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Quelques éléments de spiritualité orthodoxe

Père André

Introduction

1. Aspect contemplatif

1.1. La gloire et la condescendance du Verbe incarné

1.2. La Bonne Nouvelle de la Résurrection

2. Aspect moral et ascétique

2.1. L’effort nécessaire

2.2. L’impuissance de l’homme à se sauver lui-même

2.3. L’invocation de Jésus

2.4. L’humilité

2.5. La sobriété spirituelle  

 

3. La prière intérieure

3.1. Centralité de la prière

3.2. L’union au Christ

3.3. Le renoncement à soi-même : synergie de la grâce et de l’effort  

3.4. Encore l’humilité et la sobriété spirituelle  

4. La conversion intérieure

4.1. La conversion du cœur

4.2. La rencontre avec le divin

4.3. L’attendrissement du cœur

4.4. La conversion par la beauté  

 

Conclusion   Bibliographie  

 

Introduction

Notre spiritualité est celle de l’ensemble de l’Eglise orthodoxe. Elle ne veut être que fidélité à l’Evangile, à la prédication des apôtres, à la foi et à la prière de l’Eglise, fidélité à la Tradition dans son orthodoxie. Une Tradition qui nous relie à des témoins, que nous appelons les Pères, qui l’ont incarnée, qui l’ont fait vivre, fleurir et fructifier tout au long des siècles, de génération en génération, qui ont actualisé l’Evangile dans leur vie et ont pu ainsi en transmettre toute la force.

La fermeté de la doctrine repose sur les Pères. Mais en arrière-fond de leur œuvre théologique, il y a un autre aspect, plus intérieur : la profondeur de l’expérience de la prière, de l’expérience de Dieu, la tradition ascétique, qui s’est transmise depuis les Pères du désert jusqu’à nous, en passant notamment par le Sinaï et l’Athos.

Pour nous en Occident, l’émigration russe a joué un rôle particulier dans cette transmission. En effet, la traduction, en slavon puis en russe, et la diffusion de la Philocalie (recueil de textes des Pères sur la pratique de la prière intérieure) s’était accompagnée, au XIXe siècle, d’un remarquable renouveau spirituel en Roumanie et en Russie. Les Récits d’un pèlerin russe, qu’un certain nombre de nos contemporains ont lus, donnent une petite idée de ce mouvement, mais au-delà du pittoresque de ce petit livre, c’est toute une école de prière qui a vu le jour, comme par exemple au monastère d’Optino, avec le rayonnement de grands startsi (starets au singulier, littéralement : ancien), des hommes de Dieu auprès desquels des flots de pèlerins de toutes conditions venaient chercher conseils, consolation, intercession et direction spirituelle.

L’émigration russe du début du XXe siècle, qui était porteuse de toute cette tradition, a grandement contribué au développement d’une orthodoxie ressourcée dans l’esprit des Pères, notamment avec l’Institut de théologie Saint-Serge à Paris.

Voici ce qu’écrivait en 1978 l’une des grandes figures de cette émigration, le Métropolite Antoine de Souroge : « La fin du XIXe et le début du XXe siècle ont vu surgir en Russie une pléiade de Maîtres Spirituels qui ont su unir en leur personne et dans leur enseignement la radicale intégrité de la tradition ascétique de l'Orthodoxie avec une compréhension du monde et de la vie qui les baignait de toutes parts. Ce sont à leurs contemporains qu'ils se sont adressés, mais leur message reste actuel pour nous. Comme les Pères de l'Eglise, ils ont refusé tout compromis avec un ajustement de l'Evangile aux exigences d'une société qui se détournait de la Croix et cherchait des voies spirituelles moins radicales que celles que Dieu même a définies ; mais, comme les Pères, ils ont été merveilleusement conscients de l'Amour sacrificiel que Dieu a pour le monde, créé par Lui dans un acte d'amour, appelé par Lui à devenir Son Corps, dans le miracle et l'émerveillement de la Déification (Théosis), qui est notre vocation ultime. Si quelqu'un d'entre eux avait connu le terme d'aggiornamento, il l'aurait compris et interprété comme un ajustement sans compromis non aux désirs des hommes, mais au Jour du Seigneur, seul repère et seule coordonnée acceptable pour un Chrétien. Les Pères, comme les Maîtres Spirituels de notre époque, ont voulu parler des Choses Eternelles dans la langue de ceux à qui ils s'adressaient, mais c'est la dimension d'Eternité qu'ils ont voulu et qu'ils ont su nous faire saisir à l'intérieur du temps historique, sans dilution ni adultération. »[1]

L’exposé ci-après est construit en très grande partie à partir d’extraits de l’ouvrage de Nicolas Arséniev : la Piété russe, publié en 1963. Sous ce titre, en effet, l’auteur parle de la piété authentiquement orthodoxe, incarnée dans un peuple, russe dans son expression, mais universelle dans son essence, et il montre bien comment l’enseignement des Pères a pu passer dans la piété populaire.

 

1. Aspect contemplatif

On retrouvera ici des points essentiels de la théologie orthodoxe, mais sous une forme expérimentale plutôt que spéculative. C’est d’ailleurs bien dans l’esprit de la théologie patristique d’être vécue dans la prière avant d’être formulée dans des définitions dogmatiques, selon l’adage attribué à Prosper d’Aquitaine : lex orandi, lex credendi (la règle de prière est la règle de foi). Notre doctrine est conforme à l’eucharistie et l’eucharistie la confirme, disait saint Irénée[2] au IIe siècle.

1.1. La gloire et la condescendance du Verbe incarné

« On peut dire que ce qui est décisif pour l'Eglise orthodoxe, c'est la contemplation de la gloire du Verbe incarné, une contemplation vraiment johannique, car tout le caractère de cette Eglise, sur ses sommets spirituels, est profondément johannique (et profondément paulinien en même temps). Contemplation incessante, pleine de tremblement et d'amour, du mystère de la condescendance sans bornes du Seigneur : de son Incarnation, de sa Croix, de la gloire et de la force victorieuse et transfigurante de sa Résurrection ! Ces deux pôles, le Verbe divin qui s'est fait chair (Jean 1,14), sont simultanément présents à l'esprit de l'Eglise. A travers cette réalité historique concrète, poignante, palpable : ce que nous avons vu avec nos yeux, ce que nous avons touché avec nos mains (I Jean 1,1) ; à travers cette vie réellement vécue d'humilité et de sacrifice, à travers ces souffrances authentiques, s'ouvrent des arrière-fonds métaphysiques, les profondeurs de la divinité qui éblouissent l'œil subjugué. »[3]

« Je contemple un mystère étrange et merveilleux : la grotte est le ciel, la Vierge , le trône des chérubins, la crèche, le lieu où repose Celui que rien ne peut contenir, le Christ Dieu, que nous chantons et magnifions. » (Canon des Matines de Noël).

Il faut souligner ici le rôle de la liturgie, non seulement de la liturgie eucharistique, qui est au centre de la vie chrétienne, mais de l’ensemble des offices, en particulier les Vêpres et les Matines, dans lesquels se déploie toute l’hymnographie byzantine, très méditative et catéchétique en même temps, qui a une capacité à imprégner l’âme et à toucher le cœur des fidèles.

Ecoutons par exemple ces chants de la Semaine Sainte  :

« Aujourd'hui est suspendu à la Croix Celui qui a suspendu la terre sur les eaux ; Celui qui est le Roi des anges est couronné d’épines ; Celui qui a revêtu le ciel de nuées est revêtu d’une pourpre de dérision ; Celui qui a libéré Adam dans le Jourdain reçois des soufflets ; Il est transpercé par des clous, l’Époux de l’Église ; Il est percé d’une lance, le fils de la Vierge. Nous vénérons ta passion, ô Christ. Nous vénérons ta passion, ô Christ. Nous vénérons ta passion, ô Christ. Fais-nous voir aussi ta glorieuse résurrection. » (Matines du Vendredi-Saint)

 « Aujourd'hui le Roi de la création se tient devant Pilate, et le Créateur de toutes choses est livré à la Croix , se laissant volontairement mener tel un agneau ; Il est transpercé par des clous et son côté est percé d’une lance, Il est abreuvé à l'aide d'une éponge, Celui qui fit pleuvoir la manne ; le Libérateur du monde est frappé sur la joue, le Créateur de toutes choses est insulté par ses propres serviteurs. Ô charité du Maître qui priait son Père pour ceux qui Le crucifiaient : Père, pardonne-leur ce péché, car ces hommes iniques ne savent pas qu’ils commettent une injustice. » (Vêpres du Vendredi-Saint).

« Le thème qui revient sans cesse est l'antithèse de l'homme et de Dieu dans la personne du Christ : cet homme qui souffre, cloué à la croix, c'est le Créateur du ciel et de la terre. »[4]

« Cette contemplation émue et ardente de la condescendance miséricordieuse du Sauveur, de sa condescendance incroyable et pourtant vraie »[5], fait que les fidèles sont si attachés aux offices de la Semaine Sainte. Ecoutons encore ces chants funèbres qui se succèdent, en alternant avec les 176 versets du psaume 118 (selon la version des Septante), au cours de la nuit du Vendredi au Samedi-Saint, quand la mort du Seigneur est commémorée et que l’épitaphios (pièce de tissus représentant le Christ couché dans le tombeau) est exposé au milieu de l'Eglise :

« Ô Christ, Toi la Vie , Tu as été déposé dans le tombeau, et les puissances angéliques étaient dans la stupeur en glorifiant ta descente dans le tombeau… Comment meurs-Tu, Toi la Vie  ? Comment peux-Tu demeurer dans le tombeau ? Tu détruis l'empire de la mort et Tu ressuscites des enfers les morts… Toi qui as fixé les dimensions de la terre, ô Jésus, Roi de tous, Tu demeures aujourd'hui dans un étroit tombeau, Toi qui relèves les morts de leurs tombes… Ô Christ, Toi la Vie , Tu as été déposé dans le tombeau ; par ta mort Tu as fait périr la mort et Tu as fait jaillir la vie pour le monde. » (Matines du Samedi-Saint)

« La condescendance de la majesté divine, sa condescendance jusque dans l'abîme de notre péché et de notre délaissement, (est un) trait fondamental dans lequel tout le message de la Bonne Nouvelle (l’Evangile) est contenu et qui constitue l'expérience centrale de l'Eglise d'Orient, comme de toute la chrétienté dans la mesure où elle reste fidèle au message primitif. »[6]

1.2. La Bonne Nouvelle de la Résurrection

« Ce qui caractérise surtout la piété de l'Eglise d'Orient, c'est donc le sentiment de l'irruption victorieuse de la vie éternelle, qui s'accomplit dans la Résurrection. Le triomphe de la vie éternelle, déjà ici, dans la chair : c'est déroutant, incompréhensible, cela va contre toutes les possibilités et contre toutes les lois de la nature, et c'est justement là qu'est le salut. C'est bien le souffle du message primitif qui vit dans cette joie pascale de l'Eglise orthodoxe. L'insistance sur la Résurrection est bien apostolique. Il n'y a pas de Bonne Nouvelle, il n'y a pas de salut sans la Résurrection du Seigneur : Si le Christ n'est pas ressuscité, alors toute notre prédication est vaine et votre foi est vaine... Mais le Christ est ressuscité, le premier né d'entre les morts (I Cor. 15,17&20). On peut bien dire que toute la Bonne Nouvelle , tout notre salut se concentre dans le fait que le Christ est ressuscité. Sans la résurrection, la croix n'est qu'un déboire. Dans la résurrection, Dieu donne la preuve éclatante qu'Il est le Maître de l'univers. Voilà la réponse à nos angoisses, à nos attentes. Ici, dans la Résurrection , nous avons déjà l'anticipation de notre propre victoire sur la mort, et du triomphe définitif de la vie éternelle. Cette victoire définitive n'est pas seulement une espérance, elle a été remportée dans la victoire du Christ. La vie éternelle est déjà entrée dans le monde, d'une façon cachée il est vrai, mais elle s'est manifestée dans la Résurrection du Christ. C'est une réalité bien plus vraie que la nôtre, la réalité divine, la réalité de la vie éternelle qui est entrée par le fait décisif de la Résurrection dans notre réalité et notre vie. Cette foi ardente et joyeuse, cette exultation pascale imprègne toute l'attitude religieuse de l'Eglise orthodoxe, son expérience, sa doctrine, sa prière. Il y a ici un accent profondément personnel et collectif en même temps, bien plus, un accent profondément cosmique : il y va du salut de toute la création. La victoire sur la mort, réalisée déjà dans le Christ, concerne toute la création, c'est le fait central et décisif dans l'histoire du monde entier, le tournant décisif dans ses destinées. (…) C'est pourquoi toute la création est invitée à participer à la joie pascale. Un cri de triomphe, la joie de l'émancipation, de la restauration de la créature, de notre réunion avec Dieu, de notre réhabilitation, de notre participation à la vie éternelle s'emparant de tout notre être, âme et corps, l'adoration tremblante de cette plénitude de vie qui entra dans le tissu de notre existence et de notre misère et qui vainquit la mort — tels sont les accents qui remplissent les chants de l'Eglise dans la nuit de Pâques. »[7]

« C'est le jour de la Résurrection , peuples, soyons illuminés ; c'est la Pâque , la Pâque du Seigneur, car le Christ Dieu nous a fait passer de la mort à la vie et de la terre aux cieux, nous qui chantons l'hymne de la victoire. » (Canon de Pâques)

« Que les cieux se réjouissent, que la terre soit dans l'allégresse, que le monde entier soit en fête, le monde visible et invisible : car le Christ s'est relevé, Lui la joie éternelle. » (Canon de Pâques)

« Une Pâque sainte nous est révélée aujourd'hui : Pâque nouvelle et sainte, Pâque mystique, Pâque très vénérable ! Pâque, le Christ libérateur ! Ô Pâque immaculée, Pâque très grande, Pâque des croyants ! Pâque qui nous ouvre les portes du Paradis, Pâque qui sanctifie tous les fidèles. » (Stichère de Pâques)

« C'est le jour de la Résurrection , rayonnons de lumière en cette solennité, embrassons-nous les uns les autres ; appelons « Frères », même ceux qui nous haïssent ; pardonnons tout à cause de la Résurrection et clamons ainsi : Le Christ est ressuscité des morts, par la mort Il a terrassé la mort ; à ceux qui sont dans les tombeaux, Il a donné la vie. » (Stichère de Pâques)

Voilà le cœur du message chrétien, le centre rayonnant de la vie et de la piété de l'Eglise orthodoxe.

 

2. Aspect moral et ascétique

Cet aspect de l’enseignement orthodoxe, qui a su garder un juste équilibre entre l’effort de l’homme et la grâce divine, est important à faire connaître dans le contexte de l’œcuménisme, avec les débats récurrents sur la justification. Nous pensons qu’il permet de dépasser l’opposition, classique en Occident depuis la Réforme , entre la grâce et les œuvres.

2.1. L’effort nécessaire

« Le caractère cosmique de la Bonne Nouvelle, la réhabilitation de la créature célébrée par la fête pascale et découlant du fait de l'Incarnation, de la Croix et de la Résurrection du Sauveur, n'entre pas dans notre vie d'une façon extérieure ou magique, mais bien au contraire il est uni d'une façon indissoluble à la crucifixion du vieil homme, à une vie de tension et d'effort moral, à l'action régénératrice et sanctificatrice de l'Esprit Saint. C'est l'effort inlassable, le combat spirituel incessant qui est préconisé par l'Eglise. L'ennemi principal est notre moi égocentrique, notre vieil homme. Nous ne devons pas nous apitoyer sur lui, nous devons au contraire le crucifier, le mortifier dans sa suffisance orgueilleuse. Car nous sommes appelés à la purification non seulement de nos actions extérieures, mais, bien plus encore, de toute notre vie spirituelle, de ses racines mêmes, des recoins les plus cachés de notre être moral. Nous devons combattre sans relâche les pensées du péché qui nous assaillent de tous côtés. La purification du cœur, voilà la perfection, s'écriait Macaire d'Egypte[8]. Il y a un accent de virilité, de courage et de sobriété spirituelle qui pénètre cet enseignement et cette expérience. Ceci est la volonté de l'Esprit, écrit Isaac le Syrien[9]. A ceux qu'Il habite, Il n'enseigne pas la paresse. Bien au contraire, l'Esprit les incite à ne pas rechercher le repos, mais à se vouer au travail et aux plus grandes peines. Par les tentations, l'Esprit les fortifie et leur fait atteindre la sagesse. Ceci est la volonté de l'Esprit : que ses bien-aimés persévèrent dans le combat. — Si l'âme n'a pas consciemment goûté aux souffrances pour l'amour du Christ, elle ne peut pas encore être unie au Christ. »[10]

Nous reviendrons (§ 3.3) sur l’un des principaux aspects du combat : le renoncement à soi-même.

2.2. L’impuissance de l’homme à se sauver lui-même

« Voilà un côté de cet enseignement : l'accent est mis sur les qualités viriles de l'âme, sur l'élément d'activité, de tension, d'effort. Mais nous ne nous sauvons pas par nos propres forces. Car nous sommes faibles, débiles, instables, impuissants. Avec la même insistance, l'impossibilité du salut par nos propres efforts est mise en relief. C'est l'autre côté, non moins évident, de la même expérience. L'esprit humain n'est pas à même de surmonter les tentations des démons par ses propres forces, il ne doit même pas le risquer, dit Hésychius de Jérusalem (Ve siècle)[11], et les autres pères ascétiques et mystiques de l'Eglise d'Orient le disent et le répètent avec insistance. Voilà le dilemme : nous sommes appelés à être les guerriers de Dieu, nous sommes appelés à la virilité, au courage, à l'activité, à l'effort et au combat spirituel, et nous sommes faibles, impuissants, nous ne devons même pas oser livrer ce combat par nos propres forces. »[12]

2.3. L’invocation de Jésus

« Comment sortir de ce dilemme, bien paulinien ? Il n'y a que l'invocation incessante de Jésus, la prière adressée à notre Sauveur, le cri du cœur dans notre détresse, et c'est Lui qui vient à notre aide et combat alors pour nous. Le même Hésychius de Jérusalem continue dans le passage déjà cité : Mais si tu invoques le nom de Jésus, ils (les adversaires spirituels, les démons) ne pourront un seul instant te résister ni entreprendre contre toi quoi que ce soit.Il est impossible, continue-t-il[13], que le cœur soit purifié des pensées pernicieuses sans l'invocation du nom de Jésus.Quand Jésus est invoqué, écrit Philothée du Sinaï (commencement du IXe siècle)[14], Il consume sans peine tout ce qui est entaché de péché. Car dans aucun autre n'est le salut pour nous, hormis Jésus-Christ. C'est Lui-même du reste qui l'a dit : Sans Moi, vous ne pouvez rien faire (Jean 15,5). Et cette solution est certes bien paulinienne, bien néotestamentaire, bien christocentrique. Nous sommes faibles, mais en Lui nous devenons forts (cf. II Cor. 12,9-10). La solution du dilemme est dans la prière incessante, dans l'invocation inlassable de Jésus. Nous sommes appelés à être actifs, mais nous ne le sommes que par sa force. Car c'est Lui qui vient combattre pour nous et appuyer nos efforts. Donc, grâce et activité s'allient intimement, indissolublement dans cette vie qui vient de Jésus-Christ. Il y a les dons de l'Esprit, la grâce de la persévérance dans le combat, la virilité de l'âme, l'héroïsme spirituel, le processus de la sanctification, de l'ascension qui commence dès à présent et auquel nous sommes appelés dès à présent. Mais tout cela, ce sont des dons, des prêts qui viennent de Lui et qu'Il peut retirer à chaque moment. Rien n'est à nous. De là l'humilité sur les hauteurs de la sainteté. »[15]

Nous reviendrons (§ 3.1) sur l’invocation de Jésus.

2.4. L’humilité

« Cette humilité n'est pas une vertu qui s'ajoute, c'est l'attitude foncière de l'âme sainte qui se voit dans la présence de Dieu, qui voit sa petitesse et sa faiblesse à elle et sa grandeur à Lui. Cette humilité est constamment inculquée, avec insistance, avec force, par tout l'enseignement moral et spirituel de l'Eglise orthodoxe. C'est elle qui resplendit avec tant de rayonnement, jointe à la douceur, la simplicité, la bienveillance et l'esprit de mesure et d'équilibre spirituel, sur le visage des pères du désert et dans la personnalité des grands saints et justes de l'Eglise russe. (…) L'abbé Dorothée (VI-VIIe siècles)[16], dans ses homélies qui ont été considérées par l'Eglise d'Orient comme une des meilleures introductions à la vie spirituelle, nous donne toute une philosophie de l'humilité. Il compare les âmes à des arbres fruitiers. Quand ces arbres portent beaucoup de fruits, les branches, sous le poids, s'inclinent vers la terre ; par contre, les branches qui n'ont pas de fruits se dressent vers le haut. Il y a même des arbres aux branches desquels on attache des pierres pour les contraindre à s'incliner afin qu'elles portent des fruits. Il en va de même avec les âmes : quand elles s'humilient, elles deviennent riches en fruits, et plus elles le deviennent, plus elles s'humilient. C'est pourquoi plus les saints se rapprochent de Dieu, plus ils se voient pécheurs. Ainsi Abraham, quand il vit Dieu, s'appela terre et poussière (Gen. 18,27) et Isaïe, en voyant Dieu trônant dans sa majesté, s'écria : Je suis un réprouvé, un impur ! (Is. 6,5). »[17]

« Un autre trait important est l'accent mis sur la douceur, la patience, la bienveillance et l'humilité (cf. Gal. 5,22) dans les rapports avec autrui. Supporter en toute humilité les injures et l'injustice et ne pas répondre au mal par le mal, mais tâcher de se concilier les hommes par la douceur et le bien qu'on leur fait. »[18]

2.5. La sobriété spirituelle

« Voici encore un trait qu'il faut relever dans cet enseignement, dans cet idéal et cette expérience de sainteté : c'est la sobriété spirituelle, l'accent d'une virilité modeste, pleine de discernement spirituel, jointe à une simplicité d'enfant, douce et bénigne, mais une simplicité qui appartient déjà aux hauteurs et touche au sublime. Le guerrier de Dieu doit être viril, et cette virilité doit être humble et sobre. Les pères ascétiques et mystiques relèvent et exaltent beaucoup cette sobriété d'âme comme l'attitude fondamentale, vraie, comme l'essence même de la vie nouvelle. La sobriété spirituelle, écrit Hésychius de Jérusalem[19], est la voie de toutes les vertus et du commandement divin. Elle est aussi appelée silence du cœur et c'est la même chose que la vigilance de l'esprit, d'un esprit qui a atteint l'état d'une parfaite non-dissipation des pensées.

Cette sobriété spirituelle qui va de pair avec cette vigilance du cœur, cette circonspection douce, humble et virile, nourrie d'une vie de prière incessante et inlassable, se manifeste aussi dans une grande méfiance vis-à-vis de tout émotionalisme religieux, de toute émotivité exagérée ou hystérique, à l'égard de toute prépondérance de l'élément affectif non contrôlé, contre l'intrusion de tout élément de sensualité, aussi cachée ou déguisée qu'elle soit, et de tout élément d'imagination visionnaire — en somme, contre l'activité d'une fantaisie religieuse débordante, se donnant libre carrière dans des visions et des extases. »[20]

Nous reviendrons (§ 3.4) sur la sobriété.

 

3. La prière intérieure

3.1. Centralité de la prière

La vie spirituelle, tout ce qui est dit dans les chapitres précédents, est indissociable de la prière.

« Tout ce combat, toute cette activité est prière, toute cette vie est prière, toute la force provient de la prière, ou plutôt de Celui qu'on appelle à l'aide et qui vient nous délivrer de nos ennemis et combattre pour nous. En d'autres mots, toute cette activité si virile, si intense et si courageuse qu'elle soit, découle de la grâce, est nourrie de la grâce, est nulle et impuissante sans la grâce. Et dans l'austérité du combat et de la crucifixion, il y a la présence de Celui qui vient à notre aide : du Seigneur Jésus, Fils de Dieu. L'austérité de la Croix est en même temps la sérénité de la Croix et la joie qui découle de la Croix.  »[21]

Très éclairants à ce sujet sont les extraits ci-après de lettres du starets Théophane le Reclus (1815-1894), par ailleurs évêque et traducteur de la Philocalie en russe, qui sont citées et commentées par N. Arséniev[22].

« La croissance dans la vie spirituelle s'identifie à la croissance dans la prière ; elle doit illuminer la vie tout entière, celle de tous les jours, avec ses peines et ses soucis ; elle doit sanctifier tous les détails de la vie intérieure et extérieure, tous nos rapports avec notre prochain. »[23]

Il s’agit ici principalement de la prière de Jésus, la prière du cœur, fondée sur l’invocation incessante du nom de Jésus (cf. § 2.3) : Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! Cette prière, gardée comme la pierre précieuse de l’Orthodoxie, est enseignée et pratiquée avant tout dans les monastères. Pour les fidèles qui vivent dans le monde, dans les paroisses, la prière peut prendre bien d’autres formes. Une grande place revient notamment à l’utilisation de livres de prières, pour les prières du matin et du soir, les prières avant la communion… L’important est de se tenir à une règle de prière, en accord avec son confesseur. Mais l’enseignement des grands startsi reste toujours valable en ce qui concerne l’attitude intérieure, qui est fondamentalement la même pour tous. La Philocalie rend compte de cet enseignement, ou plutôt de cette expérience qui parcourt les siècles. Déjà saint Paul avait prêché la crucifixion du vieil homme et l'union avec le Christ (cf. Rom. 6,5-11), le Christ qui est l'unique centre.

3.2. L’union au Christ

« Il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire : s'unir dans le cœur au Seigneur et ne pas s'en éloigner ni en pensées ni en sentiments. Imitez le saint prophète qui a dit : Je mets le Seigneur constamment sous mes yeux ; puisqu’Il est à ma droite, je ne chancellerai pas (Ps. 15,8). Songez que vous êtes sous l'œil du Seigneur qui est au-dessus de votre cœur et y voit tout. Alors va naître en vous une intense crainte de Dieu, vous vous habituerez à vous examiner intérieurement, à éloigner de vous toute mauvaise pensée, tout mauvais sentiment et à cultiver en vous la sobriété de l'esprit. Si Dieu vous accorde que cette vie devant sa Face vous devienne habituelle, alors vous n'aurez plus besoin d'être conseillé : Lui seul vous guidera en tout. »[24]

« La prière est la respiration de la vie spirituelle… Priez sans cesse (I Thess. 5,17, cf. aussi Luc 18,1) : le Seigneur est proche et son secours est proche à tout instant… Le plus important de tout, c'est de marcher devant Dieu ou sous le regard de Dieu, avec le sentiment que Dieu a les yeux sur vous, qu'Il pénètre votre âme, votre cœur, et que là Il voit tout... Ce sentiment est le levier le plus fort pour promouvoir la vie intérieure. »[25]

3.3. Le renoncement à soi-même : synergie de la grâce et de l’effort

La prière, qui consiste à donner la première place à Dieu, à mettre le Christ au centre de notre vie, implique nécessairement un renoncement à soi-même, qui fait l’objet d’un combat (cf. § 2.1).

Le chrétien renonce à lui-même parce qu’il appartient à Dieu : « Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel » (Rom. 12,1). « Vous ne vous appartenez pas, car vous avez été rachetés à un grand prix ; glorifiez donc Dieu dans votre corps et dans votre esprit, qui appartiennent à Dieu » (I Cor. 6,19-20).

« Vous devez vaincre l'amour-propre comme le Sauveur l'a ordonné : Qui veut me suivre, qu'il renonce à lui-même (Matth. 16,24). Quand vous aurez fait cela, vous n'aurez plus besoin de demander comment on doit vivre pour parvenir au salut... Vous verrez clairement qu'il n'est pas d'autre voie pour obtenir le salut que celle du renoncement à soi-même. C'est justement la voie étroite (cf. Matth. 7,13) qui conduit à la vie. »[26]

« Ce qui est demandé, c'est le renoncement à sa propre volonté, à ses pensées et sentiments égocentriques, à toute recherche de jouissance et à toute espèce de laisser-aller, que ce soit dans la nourriture, dans la boisson, dans le sommeil ou dans le penchant à l'oisiveté. Il ne faut rien céder à son moi toujours en quête de jouissance. Votre souci principal doit être la prière : priez à l'église, priez chez vous, priez toujours, vous sentant constamment devant la Face du Seigneur. »[27]

« Remettez-vous au Seigneur. Il vous montrera la voie. Il vous éclairera de sa vérité et vous remplira de vie... En vous remettant au Seigneur, vous ne devez cependant pas vous croiser les bras. Il a dit lui-même : Si vous m'aimez, accomplissez mes commandements (Jean 14,15). Mais les commandements du Christ ne mettent pas tant l'accent sur les actions extérieures que sur les sentiments intérieurs et les intentions du cœur. Le Seigneur exige de nous un cœur pur et bien intentionné. C'est vers ce but que doivent tendre vos efforts. »[28]

Voici un autre texte très instructif, de saint Macaire d’Egypte (IVe siècle) : « Lorsque quelqu'un s'approche du Seigneur, il faut d'abord qu'il se fasse violence pour accomplir le bien, même si son cœur ne le veut pas, attendant toujours sa miséricorde avec une foi inébranlable. Qu'il se fasse violence pour aimer sans avoir d'amour ; qu'il se fasse violence pour être doux sans avoir de douceur ; qu'il se fasse violence pour être compatissant sans avoir un cœur miséricordieux ; qu'il se fasse violence pour supporter le mépris, pour rester patient quand il est méprisé, pour ne pas s'indigner quand il est tenu pour rien ou déshonoré, selon cette parole : Ne vous faites pas justice à vous-mêmes, bien aimés (Rom. 12,19). Qu'il se fasse violence pour prier sans avoir la prière spirituelle. Quand Dieu verra comment il lutte et se fait violence, alors que son cœur ne le veut pas, il lui donnera la vraie prière spirituelle, il lui donnera la vraie charité, la vraie douceur, des entrailles de compassion, la vraie bonté, en un mot il le remplira des dons du Saint-Esprit. »[29]

L'idée fondamentale est la suivante : il faut se faire violence, il faut vaincre et refouler son moi égoïste, il faut peiner pour parvenir au sacrifice de soi-même, il faut combattre sans répit. C’est ainsi que les Pères ont compris cette parole du Seigneur : Le Royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui s’en emparent. (Matth. 11,12). Cependant, il ne faut pas se fier à ses propres forces, mais à la Force divine. C'est la grâce qui est l'élément décisif, le commencement et la fin de la vie spirituelle. Ainsi apparaît toujours devant les yeux ce mystérieux paradoxe de la vie spirituelle : nous devons combattre et en même temps mettre tout notre espoir dans le Seigneur seul, ne pas avoir confiance en nous-mêmes, mais seulement en Lui et en sa grâce. Et il ne faut jamais désespérer, ni se décourager :

« Ce combat spirituel, on ne doit jamais l'interrompre, mais il faut le reprendre sans cesse. Si tu es tombé, ne désespère pas, redresse-toi aussitôt avec le ferme propos de ne plus tomber. Et continue ta lutte. »[30]

3.4. Encore l’humilité et la sobriété spirituelle

Cet esprit de discipline, de crainte de Dieu, de vie en présence du Seigneur, s’accompagne de modération, d’humilité (cf. § 2.4) et de sobriété spirituelle (cf. § 2.5) qui exclut tout excès de sentimentalité :

« Le fruit le plus important de la prière n'est pas une chaleur ou une douceur intérieure, mais la crainte de Dieu et la contrition. Il faut toujours tenir ce sentiment en éveil, vivre et respirer en lui… L'activité spirituelle n'est pas faite d'extases : la meilleure de ses manifestations est un esprit contrit, un cœur humble et contrit (cf. Ps. 50,19). »[31]

Ceci est important à rappeler à notre époque : la spiritualité authentique ne consiste pas à rechercher des sensations fortes, contrairement aux promesses que l’on peut trouver sur le marché contemporain de la spiritualité. Les startsi mettent fermement en garde contre l’illusion spirituelle.

C’est ainsi qu’une jeune fille, ayant décidé d'entrer au couvent, s’était mis en tête de vivre dans une pauvreté extrême. Le starets Macaire d’Optino (fin du XIXe siècle) la met en garde contre son excès de zèle où se cache beaucoup d'orgueil et de complaisance :

« Selon l'opinion des saints Pères, nous ne devons pas être l'assassin de notre corps mais de nos passions. Je t'avertis à nouveau de ce danger : ne te mets pas en tête de devenir sainte tout d'un coup. Prends garde à toi. Quand on prie, on doit avoir une grande humilité, et celle-ci naît en brisant la volonté et l'opinion exagérée qu'on a de soi-même. Garde-toi de ne vouloir prier qu'en esprit, tu n'en es pas encore capable. Tu tomberais aussitôt dans l'illusion. Prie simplement. Celui qui fait don de la prière à celui qui prie te donnera aussi la prière pure, en esprit, mais seulement si tu deviens sincèrement humble et si tu considères ton péché : par là l'âme devient contrite et le cœur humble... Travaille, sans chercher à acquérir les dons... Est-ce à nous de chercher les dons de la grâce avant l'heure ?... C'est notre malheur que de vouloir toujours trouver en nous la sainteté au lieu de l'humilité... »[32]

On remarquera que l’ascèse n’est pas dirigée contre le corps : le corps n’est pas mauvais en lui-même. L’ascèse n’est pas mortification : « Nous avons été appelés non pas à tuer notre corps, mais à ne pas prendre soin de la chair de manière à en exciter les convoitises (Rom. 13,14). La règle à observer, c'est de discipliner le corps d'une manière raisonnable, sans condescendance et sans complaisance. »[33]

 

4. La conversion intérieure

Cet aspect, d’ordre émotionnel, a déjà été évoqué dans les paragraphes précédents. Nous y revenons ici, car nous pensons que la vie chrétienne devient véritablement authentique lorsque le cœur est profondément touché, dans la rencontre avec la grâce. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur (Matth. 6,21).

On aura déjà compris (cf. § 2.5 et 3.4) que l’émotion dont il s’agit (ce terme doit être pris avec précaution) ne signifie pas sentimentalisme ni débordement incontrôlé. Ce n’est pas un sentiment qui vient des choses sensibles, visibles, mais des choses invisibles (cf. II Cor. 4,18), du mystère qui se manifeste et se dévoile. Il s’agit de la crainte de Dieu, du tremblement devant le sacré, des larmes du repentir, de la joie aux pieds du Seigneur miséricordieux, de l’ébranlement intérieur provoqué par la rencontre avec le Dieu vivant, le Dieu d’amour et de compassion…

4.1. La conversion du cœur

On entend parfois des historiens se poser la question : quels sont les éléments déterminants qui ont fait que la foi chrétienne s’est imposée dans l’empire romain au IVe siècle, ou plus tard en d’autres lieux ? Ils invoquent généralement des raisons politiques : le calcul et le sens politique de l’empereur Constantin, liés à d’autres facteurs extérieurs. Ils oublient souvent la force même du message évangélique, qui est apte à changer les cœurs.

Faut-il rappeler que la spiritualité orthodoxe est enracinée dans la révélation biblique ? La place des Ecritures est primordiale, en particulier les quatre Evangiles et les Psaumes, que les fidèles sont invités à lire quotidiennement et qui finissent par imprégner leurs pensées et leurs sentiments.

Voici par exemple ce qu’écrit N. Arséniev à propos de la conversion de la Russie  :

« Malgré le rôle très important joué par l'élément rituel dans la vie religieuse du peuple russe, sa conversion au christianisme était loin de n'être que l'adhésion à un ensemble extérieur de rites et d'usages. Lors de l'introduction officielle du christianisme en Russie au Xe siècle, il y eut, bien entendu, une adhésion en masse, imposée par le prince. (…) Mais à côté de cette adhésion collective, un authentique enseignement religieux se répandit de plus en plus, grâce au zèle éclairé des princes Vladimir et Yaroslav et de nombreux missionnaires et apôtres de la nouvelle foi. Surtout il y eut en bien des cas un ébranlement intérieur de l'âme, dont nous avons de nombreux témoignages, à partir des temps les plus reculés. Le christianisme a compté des martyrs à Kiev bien avant la conversion de Vladimir ; la grand-mère de celui-ci était déjà chrétienne, il y avait des chrétiens parmi les membres de la droujina du prince dès le début du Xe siècle : c'étaient autant de conversions individuelles. Le prince Vladimir lui-même, après sa conversion au christianisme, devint un autre homme, un homme au cœur changé. C'est dans ces termes que le chroniqueur nous raconte : Il entendit Salomon qui dit : Celui qui donne aux pauvres prête à Dieu, et d'autres passages semblables de l'Ecriture. Ayant entendu cela, il ordonna à tous les pauvres et à tous les misérables de venir au palais du prince et de prendre tout ce dont ils auraient besoin : à boire, à manger et des peaux de martre du trésor du prince. Il donna encore l'ordre suivant, disant : Les faibles et les souffrants ne peuvent venir jusqu'à mon palais. Il donna donc l'ordre d'amener des voitures et d'y mettre du pain, de la viande, du poisson, des fruits divers, de l'hydromel dans des tonneaux, du kvas dans d'autres et voulut qu'on les promenât par la ville en s'informant où il y avait des malades ou des pauvres incapables de marcher : on donna à ces malheureux ce dont ils avaient besoin... »[34]

4.2. La rencontre avec le divin

Tout le monde n’a pas eu une apparition fulgurante du Christ comme saint Paul sur le chemin de Damas. Mais tout chrétien peut rencontrer personnellement quelque chose de Dieu dans sa vie. Et s’il sait se rendre présent et attentif à cette grâce, il peut en garder le sentiment d’une expérience bouleversante.

La Bible nous fournit des exemples de rencontres comme celle-ci : alors que Moïse fait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, voilà que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob lui apparaît dans une flamme de feu au milieu d’un buisson qui ne se consume pas (Ex. 3,1-15). Ce Dieu lui révèle à la fois sa transcendance : « Mon nom est Je suis (ego eimi) », et sa proximité : « J'ai vu la souffrance de mon peuple, J'ai entendu les cris que lui font pousser ses oppresseurs, Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens ». Le Dieu dont le Nom est imprononçable, qui est au-delà de tout être et qui est la source de tout être, se révèle comme le Compatissant, Celui qui souffre avec son peuple et qui vient le sauver !

Nous trouvons aussi cette rencontre si touchante de Jésus avec la Samaritaine , alors qu’elle vient puiser de l’eau au puits de Jacob (Jean 4,4-42). Lorsqu’elle l’interroge au sujet du Christ, Il lui révèle son identité avec cette parole bouleversante : « Je le suis, Moi qui te parle ! » Je le suis (ego eimi) : c’est bien le même Dieu qui s’est révélé à Moïse et qui est là à cet instant en conversation avec elle dans une proximité étonnante et qui vient, avec beaucoup de douceur et de délicatesse, lui révéler à la fois sa misère présente, son péché, et la vraie vie à laquelle elle est appelée. Il y ce mélange paradoxal de transcendance et de proximité, la rencontre du pécheur avec le Dieu miséricordieux et consolateur, qui entend sa souffrance et qui vient lui donner l’eau vive de la vie éternelle.

En relisant de tels passages, nous pouvons ressentir l’ébranlement intérieur provoqué par l’irruption du divin dans la vie ordinaire, l’irruption de l’éternité dans la vie quotidienne. Le caractère sacré de cet instant et de ce lieu que Dieu vient remplir de sa présence nous inspire une sainte crainte, comme les saintes femmes qui étaient saisies d’effroi (Marc 16,5) en réalisant que le Seigneur était ressuscité. Lorsque Dieu se manifeste à nous, que son amour se manifeste à nous, la raison désarme devant le mystère insondable qui descend jusqu’à elle. Le cœur endurci par le péché se rend devant cette infinie miséricorde, devant cet amour ineffable.

On est bouleversé, comme le psalmiste : Mon cœur était en feu, et mes reins bouleversés. J'ai été réduit à rien, et je n'ai plus rien su, j'étais comme une bête de somme devant Toi, et je suis sans cesse avec Toi. Tu m'as saisi la main droite, et tu m'as guidé par ton conseil ; tu m'as pris avec toi dans la gloire. Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel ? Ai-je désiré autre chose que toi sur la terre ? Mon cœur et ma chair ont défailli ; ô Dieu, tu es le Dieu de mon cœur et mon partage pour l'éternité. (Ps. 72,21-26)

4.3. L’attendrissement du cœur

L’idée de cœur attendri se trouve déjà dans cette promesse que le Seigneur avait faite par la bouche du Prophète Ezéchiel : Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau ; j'ôterai de votre corps le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. (Ez. 36,26)

La langue russe a un mot spécial, oumilénié, pour désigner cet état intérieur d’attendrissement spirituel. Il s’agit d’un sentiment qui saisit le cœur le plus dur lorsqu’il réalise la condescendance de Dieu, lorsqu’il fait l’expérience de la miséricorde de Dieu et du pardon de ses péchés. Il s’agit de l’attendrissement qui s’empare de l’âme du pécheur repenti, qui l’incline à pardonner à son tour ceux qui l’ont offensé. Cet état qui nous inspire la compassion pour le prochain qui se trouve dans la peine ou le besoin (au lieu de nous apitoyer sur nous-mêmes). Ce sentiment qui rend capable de reconnaître le Christ dans le pauvre qui a faim, qui a froid, qui est étranger, qui est en prison, et qui incline à la charité. « L'idée que le Christ est là sous la forme d'un mendiant et reçoit notre aumône, (...) fait vibrer dans les cœurs des croyants les paroles du chapitre 25 de l'évangile selon saint Matthieu. »[35]

« Cet attendrissement (...) est souvent aussi un acte de contrition : l'abîme de mon indignité, de ma faiblesse, de mes vices, se découvre en même temps que l'abîme de la miséricorde divine qui m'a déjà pardonné. C'est justement ce contraste qui est ressenti comme attendrissant. Pour recourir au langage théologique, nous devons désigner ce sentiment comme la rencontre du cœur avec la grâce divine, comme le point d’intersection du cœur et de la grâce, comme la réponse que nous donnons à l'action de la grâce dans notre cœur malade et assoiffé de guérison. Oui, c'est justement une réponse, car aux yeux de la conscience religieuse la grâce prend l'initiative, c'est elle qui commence, et non pas nous. L'attendrissant, en effet, c'est que ce soit Dieu qui condescende à nous, nous reçoive dans ses bras, comme le père reçoit son fils prodigue, aussi indignes que nous nous sachions. (...) C'est pourquoi la parabole de l'enfant prodigue, les récits évangéliques concernant les publicains et les pécheresses qui venaient au Christ, ont une résonance particulière dans l'âme du peuple. »[36]

4.4. La conversion par la beauté

« L'amour de la beauté religieuse, de la beauté du culte, si enracinée dans l'âme populaire, s'explique aussi en grande partie par cette rencontre, par cet attendrissement du pécheur devant la transcendance et la condescendance divines. Le charme esthétique du culte et de toute l'ambiance de l'Eglise a profondément agi sur les ancêtres les plus éloignés des Russes d'aujourd'hui. Le récit de la conversion du prince Vladimir, vers la fin du Xe siècle, en porte témoignage. D'après la légende, Vladimir avait envoyé des émissaires chez les différents peuples pour trouver la meilleure religion… (Après avoir vu le culte des musulmans et des latins, et n’y ayant pas trouvé de beauté), ils allèrent chez les Grecs, et les Grecs les menèrent là où ils adorent leur Dieu. Et nous ne savons pas si nous avons été au ciel ou sur la terre, car sur la terre on ne trouve pas de pareille beauté. Aussi nous ne savons pas ce que nous devons dire, mais nous savons une seule chose : c'est que Dieu demeure là avec les hommes et que leur culte est le meilleur de tous. Nous ne pouvons oublier cette beauté. Comme un homme ayant mangé du doux, refuse de manger de l'amer, de même nous ne pouvons rester parmi vous. »[37]

« Toutefois la beauté liturgique ne fait qu'indiquer la proximité d'un autre monde, monde divin de beaucoup supérieur au nôtre, rempli d'une présence subjugante. La beauté ne fait que préparer l'âme à cette rencontre avec son Dieu. »[38]

 

Conclusion

Nous avons présenté une approche de la vie spirituelle, au sens de la vie en relation à Dieu, dans une conception orthodoxe. Cette spiritualité est fondée sur l’Evangile, et en particulier sur la Bonne Nouvelle de la Résurrection, de la Vie nouvelle en Christ. Une vie nouvelle qui est source de joie. Saint Séraphim de Sarov (XVIIIe-XIXe siècles) accueillait ses visiteurs en leur disant : « Ma joie, le Christ est ressuscité ! »

Mais il reste pour nous à nous approprier ce don de la vie nouvelle, pour pouvoir dire avec l’apôtre Paul : « J'ai été crucifié avec le Christ ; et si je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi ; si je vis maintenant dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et qui s'est livré Lui-même pour moi » (Gal. 2,20). « Le but de la vie chrétienne est l’acquisition du Saint Esprit » disait encore saint Séraphim. Et c’est tout un travail, un combat, où nous mettons cependant notre espérance non dans nos propres forces, mais dans le Seigneur. C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre l’ascèse et les jeûnes préconisés par l’Eglise.

« Il faut souligner l'austérité et la virilité de cet enseignement. C'est la crucifixion du moi qui en forme l'essence : la lutte incessante avec les pensées du péché, le combat invisible, le combat spirituel inlassable et surtout la prière. »[39] On peut dire que la vie spirituelle s’identifie avec la prière. Cette prière implique une attitude (intérieure) faite de courage, d’humilité et de sobriété. La spiritualité n’est pas une activité à côté de toutes les autres, elle concerne tous les domaines de la vie.

Nous n’avons pas abordé tous les aspects de la vie spirituelle (on pourra se reporter à la bibliographie pour des exposés plus complets), nous avons voulu mettre en relief quelques traits qui nous paraissent essentiels, qu’il est important de rappeler à une époque qui véhicule des valeurs opposées sur bien des points. Alors qu’on se laisse facilement gagner par la mentalité du monde, des considérations spirituelles nous commandent d’aller à contre-courant :

Notre époque est très psychique, avec tout ce que cela comporte d’ambigu, elle privilégie l’émotion et la met volontiers en scène, les média nous poussent à la recherche de sensations fortes… Tout à l’opposé, les Pères enseignent l’humilité et la sobriété spirituelle. Il existe toutefois une forme d’émotion, dépourvue de sensualité, liée au repentir, qui joue un rôle dans la conversion et la vie spirituelle, lorsque le cœur est touché par la grâce, par la rencontre avec le Dieu vivant.

- Quand la culture ambiante prône l’exaltation de soi et l’épanouissement personnel, l’Evangile appelle au renoncement à soi-même, car ce que l’on prend pour soi-même, ce que la culture exalte, c’est l’homme déchu, le vieil homme qui est appelé à mourir. Or, du point de vue chrétien, nous sommes bel et bien appelés à une réalisation de nous-mêmes, mais pas sans Dieu. Nous sommes appelés à réaliser notre vocation, selon le dessein de Dieu, qui est la participation à la vie divine (cf. 2 Pi. 1,4).

Ce programme est exigeant et difficile, c’est le combat de toute une vie. C’est avec beaucoup de modestie que nous nous permettons d’en parler, car nous sommes loin de cet idéal, de cette expérience de sainteté. Nous ne sommes que de médiocres apprentis. Mais nous reconnaissons que là est la vérité de l’Evangile.


Bibliographie

a) Introduction à la spiritualité orthodoxe

Nicolas Arséniev : La piété russe. Delachaux et Niestlé. 1963.

Vladimir Lossky et Nicolas Arséniev : La Paternité spirituelle en Russie aux XVIIIe et XIXe siècles. Spiritualité orientale n° 21. Abbaye de Bellefontaine. 1977.

Elisabeth Behr-Sigel : Le lieu du cœur. Initiation à la spiritualité de l’Eglise orthodoxe. Théologies. Cerf. 1989.

Antoine Bloom : L’Ecole de la prière. Seuil. 1970.

Ignace Briantchaninov : Introduction à la tradition ascétique de l’Eglise d’Orient (traduction : Hiéromoine Syméon ; préface : Métropolite Antoine de Souroge). Editions Présence. 1978.

Placide Deseille : L’Evangile au désert. L’Echelle de Jacob. YMCA-PRESS. 1985.

Placide Deseille : La Spiritualité orthodoxe et la philocalie. Spiritualités vivantes. Albin Michel. 1997.

Père Matta el-Maskine : L’Expérience de Dieu dans la vie de prière. Spiritualité orientale n° 71. Abbaye de Bellefontaine. 1997.

Récits d’un pèlerin russe (traduction : Jean Laloy). Sagesses. Seuil. 1978.

 

b) Ecrits des Pères

La Philocalie (2 tomes, traduction : Jacques Touraille ; préface : Olivier Clément). Desclée de Brouwer. 1995.

Les Homélies spirituelles de Saint Macaire (traduction : P. Placide Deseille). Spiritualité orientale n° 40. Abbaye de Bellefontaine. 1984.

Saint Jean Climaque : L’Echelle sainte (traduction : P. Placide Deseille). Spiritualité orientale n° 24. Abbaye de Bellefontaine. 1987.

Saint Isaac le Syrien : Discours ascétiques (traduction : P. Placide Deseille). Monastère saint Antoine le Grand. 2006.

Irénée de Lyon : Contre les Hérésies (traduction : Adelin Rousseau). Cerf. 1985.



[1] Antoine de Souroge, dans la préface du livre en traduction française d’Ignace Briantchaninov : Introduction à la tradition ascétique de l’Eglise d’Orient.

[2] Irénée de Lyon : Contre les hérésies. IV,18,5.

[3] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 28.

[4] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 29.

[5] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 30.

[6] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 29.

[7] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 31.

[8] Saint Macaire : Homélies spirituelles. 17,15.

[9] Isaac le Syrien : Discours ascétiques. 36,4-5.

[10] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 33.

[11] Hésychius de Batos : Chapitres sur la sobriété et la vigilance, 24, dans La Philocalie. Il est communément admis aujourd’hui que l’auteur de ces chapitres n’est pas le prêtre de Jérusalem (Ve s.) mais higoumène (VIIe ou VIIIe s.) du monastère du Buisson ardent au Sinaï (Batos signifiant buisson en grec).

[12] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 33.

[13] Hésychius de Batos : Chapitres sur la sobriété et la vigilance, 28, dans La Philocalie.

[14] Philotée le Sinaïte : Quarante Chapitres neptiques, 22, dans La Philocalie.

[15] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 34.

[16] Dorothée de Gaza : Instructions. 2,33. Sources Chrétiennes n° 32, p.197.

[17] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 34-35.

[18] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 56.

[19] Hésychius de Batos : Chapitres sur la sobriété et la vigilance, 3, dans La Philocalie.

[20] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 36.

[21] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 37.

[22] Nicolas Arséniev : La piété russe ; V. Lossky et N. Arséniev : La Paternité spirituelle en Russie aux XVIIIe et XIXe siècles.

[23] Théophane le Reclus, cité dans La Paternité spirituelle... p. 47.

[24] Théophane le Reclus, cité dans La Paternité spirituelle... p. 46.

[25] Théophane le Reclus, cité dans La piété russe p. 118-119 et La Paternité spirituelle... p. 63.

[26] Théophane le Reclus, cité dans La piété russe p. 116 et La Paternité spirituelle... p. 57.

[27] Théophane le Reclus, cité dans La Paternité spirituelle... p. 41.

[28] Théophane le Reclus, cité dans La Paternité spirituelle... p. 44.

[29] Saint Macaire : Homélies spirituelles. 19,3.

[30] Théophane le Reclus, cité dans La piété russe p. 116.

[31] Théophane le Reclus, cité dans La piété russe p. 119 et La Paternité spirituelle... p. 65.

[32] Macaire d’Optino, cité dans La piété russe p. 120.

[33] Théophane le Reclus, cité dans La piété russe p. 119 et La Paternité spirituelle... p. 64.

[34] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 69.

[35] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 89.

[36] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 74-76.

[37] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 82.

[38] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 86.

[39] Nicolas Arséniev : La piété russe. p. 37.